Tout a changé en matière politique au Maroc, et nous ne pouvons que demander à ce que cela continue ainsi. La chose la plus importante que les Marocains demandaient et attendaient était le changement, et ce que le changement contient de plus fort est sa symbolique et l’aptitude de cette symbolique à créer dans l’esprit des gens le sentiment que quelque chose a effectivement changé et qu’il existe des conditions nouvelles qui créeront et donneront du nouveau. La personnalité du chef du gouvernement et aussi intéressante que controversée. Ainsi, certains nous diront que l’homme est un agité qui nous serine avec son nœud de cravate et, plus, qui a failli raconter des blagues osées au roi. Mais d’autres affirmeront que la chose principale qu’a apportée ce président est une force dans la communication. Objectivement, nous dirons quant à nous que Benkirane a apporté du sérieux à une fonction qui, jusqu’à présent, était renfermée sur elle-même, bien que les discours de ses différents titulaires aient été ou peu consistants ou très arrogants. Benkirane, lui, est parvenu à atteindre, puis intéresser, de larges franges de la population qui ont toujours considéré que la politique était un ensemble de mystères qui ne s’ouvraient et ne s’offraient qu’à une certaine élite alors qu’aujourd’hui le Marocain moyen a la sentiment que la politique se rapproche de lui. Le style Benkirane, qui rompt catégoriquement avec les réserves de ses prédécesseurs et la crainte du qu’en dira-t-on qui, avant, imposait aux premiers ministres d’attendre l’imprimatur du palais, a pu imprimer au processus politique post-référendaire de la vitalité et du dynamisme en matière de communication, et il ne fait aucun doute que la personnalité du Secrétaire général du PJD et son style ont grandement contribué au score des islamistes aux dernières élections. La nomination par le roi d’Abdelilah Benkirane au poste de chef du gouvernement est aussi un des indicateurs du grand changement que nous vivons aujourd’hui. Ainsi, le souverain n’était absolument pas tenu, aux termes de la Constitution, de nommer le Secrétaire général du parti vainqueur. Et du fait de la personnalité et du style de Benkirane, comme dit précédemment sujets à polémique, la plupart des commentateurs penchaient pour une désignation à cette fonction de Saâdeddine el Othmani, en raison de son caractère posé et de sa souplesse. Mais la décision prise relevait donc d’une interprétation démocratique de la nouvelle Constitution, et a consacré cette tradition de nommer à la tête du gouvernement le leader du parti arrivé en tête aux élections. Un nouveau processus est donc enclenché depuis trois semaines, et se poursuit encore. Le chef du gouvernement désigné a alors entamé ses consultations pour réunir sa majorité, puis a attendu que les instances délibératives internes de ces partis prennent leurs décisions, donnant naissance à la coalition quadripartite que nous connaissons. Et, parallèlement à tout cela, une action de communication était menée, aussi intense qu’unique, au point que certains ont même considéré qu’elle était exagérée. Mais la presse et l’opinion publique ont pu, à travers cette action, obtenir plus d’informations qu’elles n’en ont jamais eues de toute l’histoire des gouvernements au Maroc. Plus important encore, le processus sans précédent, et heureux, qui a commencé dès la constitution de la majorité, et qui consiste en l’instauration de ce que l’on peut qualifier de haute instance de la coalition, qui a décidé de planifier dans un esprit collectif la formation du gouvernement, tant au niveau des structures que des profils. Ainsi, après l’accord sur le pacte de la majorité qui a délimité les mécanismes de travail et d’application du programme, les chefs de la coalition se sont attelés à définir la structure du gouvernement, avant de distribuer les portefeuilles et d’arrêter les noms des personnalités qui les prendraient en charge. Si on compare cette méthodologie avec les précédentes, on s’aperçoit de l’ampleur de la différence et du changement. Ainsi, avant l’alternance, tout était aux mains du palais ; et après l’alternance, lorsque la proposition des ministres avait été confiée au premier ministre, el Youssoufi avait joué solo dans la formation de son équipe, et Jettou avait fait de même. Quant à Abbas el Fassi, tout le monde se rappelle de son gouvernement « céleste », dont un conseiller royal lui avait « refilé » la liste la Nuit du destin. La différence est donc énorme malgré le fait que, en la matière, la Constitution n’ait pas beaucoup innové : le chef du gouvernement propose et le roi dispose, mais la mise en place volontaire d’une structure dirigeante de la majorité, qui veille à la formation du gouvernement, est incontestablement à mettre au crédit du PJD. Ce parti avait également décidé d’une démarche sans précédent pour désigner ses propres ministres ; ainsi, une commission de 36 membres appartenant au Conseil national, en plus des 18 membres du Secrétariat général, devaient se pencher sur le choix de trois noms, successifs, pour chaque ministère, avec l’obligation pour le chef du gouvernement de choisir le premier nom sur la liste. Dans le cas où le choix se porterait sur le second, ou le troisième sur la liste, la décision finale reviendrait alors au Secrétariat général. Tout cela, bien évidemment, dans le cadre de conditions précises et draconiennes qui doivent être remplies par tous les candidats. Nous pouvons disputer au PJD certaines parties de son référentiel ou de son idéologie, sa conception de la politique et son ambivalence entre prédication et politique ; nous pouvons aussi nourrir quelques craintes concernant son approche des libertés individuelles ou de la créativité artistique. Mais, en aucun cas, nous ne pouvons nier le fait qu’à chaque étape, le PJD assène des leçons de démocratie interne… Et nous savons pertinemment que les mécanismes politiques de prise de la décision sont un des éléments de la modernité. Globalement, nous pouvons dire qu’il y a eu convergence de circonstances particulières et d’efforts considérables pour conférer un caractère nouveau à ce qui est en train de se produire dans notre pays et pour insuffler de l’espoir. Et il est plus que probable que ce rythme accéléré aura été à l’origine de la décision d’al Adl wal Ihsane de se retirer du mouvement du 20 février. La Jamaâ considère, avec une certaine justesse, que les résultats obtenus étaient à l’inverse de ceux escomptés : ainsi, au lieu d’un pourrissement de la situation en raison des manifestations, c’est le contraire qui s’est produit avec l’accumulation des succès sous la pression de la rue. Aujourd’hui, le train siffle, nous l’entendons… Nous avons démarré.
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